En Chine, la répression des Ouïghours et des pratiques génocidaires

Le Xinjiang : sous contrôle chinois depuis le 18ème siècle 

Le Xinjiang est le nom donné à un territoire conquis par la Chine au 18ème siècle, qui s’est alors vu imposer la culture chinoise. Administrativement, il s’agit aujourd’hui d’une région autonome. Elle est composée de plusieurs ethnies, dont les Ouïghours, qui dépassent les 10 millions et représentent environ 46% de la population d’après le sinologue Marc Julienne.¹ Les Ouïghours constituent une minorité ethnique musulmane turcophone. Ils vivent au côté d’autres minorités ethniques musulmanes, et des Hans, ethnie majoritaire à l’échelle de la Chine.

Les relations sont tendues entre les diverses minorités de la région et les Hans depuis que la région a été conquise par la Chine, en particulier au cours de la Révolution culturelle (1966-1976) pendant laquelle les autorités chinoises ont cherché à imposer la culture chinoise au détriment de la culture ouïghoure (similairement à ce qui se passait au Tibet à la même époque, cas semblable à plusieurs égards comme le souligne le chercheur Jean-Philippe Béja).²  

Si l’on assiste à un relatif apaisement de 1976 jusqu’à la fin des années 1980 environ, l’émergence d’une politique dite de lutte contre le terrorisme à partir de 1989, qui s’attaque en fait directement à la culture ouïghoure, réveille les tensions ethniques dans la région.

Les raisons de l’obsession chinoise pour cette région 

La volonté d’avoir la mainmise sur le Xinjiang, notamment dans la période actuelle, renvoie à deux grandes raisons principales. Le Xinjiang représente tout d’abord une région stratégique pour la Chine. Les enjeux géostratégiques et économiques y sont importants, car la région est située à l’Ouest du pays, frontalière de huit autres Etats, étape de l’ancienne route de la soie, et, de ce fait, point stratégique en tant qu’il constitue une « passerelle vers l’Asie centrale »³ comme l’explique le chercheur Rémi Castets. Il s’agit, en outre, d’un territoire riche en hydrocarbure, en uranium et en charbon, autant de ressources qu’il s’agit d’acheminer vers d’autres régions, ce qui en fait un carrefour commercial majeur.

Ces enjeux expliquent que les autorités chinoises cherchent à tout prix à préserver la région de toute forme d’instabilité qui nuirait à son potentiel économique et commercial.

L’autre facteur explicatif de la politique de contrôle de la région tient à l’idéologie du Parti communiste chinois, qui dirige le pays. Cette idéologie, « ethnonationaliste » comme la qualifie le chercheur Marc Julienne, renvoie à une volonté d’éradiquer toute forme de différence culturelle qui ne s’apparenterait pas à la culture chinoise portée par les Hans. Cela se caractérise notamment, mais pas seulement, par une opposition à la religion de manière générale. La question de la langue est également majeure, dans une région turcophone où il s’agit d’imposer le mandarin.

Le régime politique chinois étant par ailleurs autoritaire, il ne tolère pas la critique et la contestation. Ce régime et l’idéologie qu’il développe s’appuient ainsi sur une politique de contrôle de la population et de la région du Xinjiang, avec l’objectif d’empêcher tout soulèvement, toute revendication nationaliste, et la volonté de faire disparaitre la culture ouïghoure. Ceci est d’autant plus observable depuis les années 2010.

Les années 2010 : le renforcement de la répression et du contrôle 

À partir des années 2010, on constate une exacerbation des tensions et une répression chinoise grandissante dans la région, notamment en lien avec l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012. Les années 2013-2014 sont marquées par une vague d’attentats en Chine (y compris au Xinjiang), associées au Parti islamique du Turkestan, parti indépendantiste ouïghour. Ces attentats sont liés, selon le chercheur Marc Julienne, à deux facteurs contextuels : d’une part, ils découlent d’un climat généralisé de tensions liées à la répression violente des émeutes d’Urumqi, capitale du Xinjiang, en 2009. D’autre part, ils sont probablement liés à l’influence de l’Etat Islamique. 

En réponse à cette vague d’attaques, les autorités chinoises ont mis en place une politique de lutte contre le terrorisme dans la région à partir de 2015, prenant la forme d’un maillage territoriale qui permet le contrôle du territoire grâce à une présence policière accrue. Cette politique repose sur le contrôle et la surveillance de la population (ouïghoure mais aussi les autres minorités, notamment les Kazakhs), via des contrôles d’identité récurrents, la récupération des données personnelles contenues sur les smartphones, la reconnaissance faciale permise par l’installation de caméras, le contrôle des déplacements hors du Xinjiang (voire leur interdiction).

Ce dispositif de contrôle a été complété d’une campagne de « dé-extrémisation »⁴ à partir de 2017, prenant notamment la forme de camps de rééducation idéologique, tenus secrets pendant près d’une année, appuyés sur une politique d’endoctrinement, dont la médiatisation à la fin de 2017 a permis de mettre au jour la situation au Xinjiang.

Aujourd’hui, un des problèmes majeurs dans le traitement de la question ouïghoure est la difficulté à documenter, qui passe notamment par la difficulté à enquêter et à faire des recherches au Xinjiang, d’autant plus que la question est saturée par la propagande chinoise. Malgré ces difficultés, plusieurs rapports ont permis de mettre au jour des éléments de la politique chinoise au Xinjiang et ont rendu publiques des données sur le traitement des minorités ethniques, en particulier ouïghoures. 

« Le drapeau Kok Bayraq ci-contre est celui de l’éphémère Première République au Turkestan Oriental (RTO) fondée en 1933 et qui englobait la région du Xinjiang. Cette république était islamique, sa langue était le ouïghour et sa capital Kashgar.

Ce drapeau a par la suite été et est toujours utilisée comme symbole du mouvement d’indépendance militant pour un Xinjiang, ou Turkestan oriental indépendant, aussi appelé Ouïghouristan.

Il est aujourd’hui utilisé par les activistes ouïghours et non-ouïghours pour dénoncer les camps de ré-éducation pour ouïghours de la Chine. Le gouvernement chinois en interdit d’ailleurs son utilisation. »

Source : Wikipédia

La situation au Xinjiang : exploitation économique et surveillance de masse au service de la marginalisation de la culture ouïghoure 

Photo de Xi Jinping, président de la Commission militaire centrale de la Chine depuis 2012 ainsi que président de la Chine depuis 2013. Il a donné l’ordre d’être « sans pitié » contre le terrorisme et le séparatisme au Xinjiang en 2014. 

L’exploitation économique de la région par le Parti qui tend à marginaliser la culture Ouïghoure et l’Islam 

Dans le territoire autonome du nord-ouest de la Chine, le gouvernement chinois tente de remplacer la communauté Ouïghour par celle des Hans, communauté majoritaire en Chine. Cela se traduit économiquement par l’exploitation des ressources dans cette région très riche en hydrocarbure, minerais, métaux et gisement cuivreux. Le Xinjiang contient près de 40% du charbon présent en Chine, détient près d’un quart des réserves de gaz de la Chine continentale et représente le plus grand gisement d’uranium du pays. Ce sont des entreprises d’Etat qui exploitent et ont la mainmise sur ces ressources du sous-sol comme China National Coal Group ou PetroChina.

Cette domination économique sur cette région dite « autonome » illustre la volonté d’asservir la communauté ouïghoure et la politique de marginalisation de cette communauté au profit des Hans. Ce processus de marginalisation se constate dans le système éducatif de la région où les langues ouïghoure et kazakhe sont vouées à disparaître et où l’Islam est strictement encadré. Dès le plus jeune âge, dans les écoles, on apprend aux enfants à fêter le Nouvel an Chinois plutôt que la fête de l’Aïd. On les incite à renoncer à leur culture, leur religion pour former une unité ethnique et culturelle en Chine. Dilnur Reyhan, sociologue et présidente de l’Institut Ouïghour D’Europe, explique que la lutte du Parti au Xinjiang contre l’islamisme n’en est pas réellement une.

Autrement dit, le terme « islamisme » n’existe pas en mandarin, le gouvernement se protège d’un Islam comme elle se protège d’un « virus » dont les musulmans et les Ouïghours seraient atteints et qu’il faudrait soigner dans des camps.

Cela se constate alors par l’interdiction du port de la barbe et du port de voile sous peine d’internement dans des camps. Par exemple, lors du ramadan qui est un des cinq piliers de l’Islam, les cadres et fonctionnaires sont obligés de manger et de boire. Mais également, le fait d’attribuer à son enfant un « prénom musulman » est passible d’internement dans un camp. Face à cette répression de masse, le Parti justifie ses actions en défendant une lutte contre « les trois forces du mal » qui ne sont autres que : le séparatisme, le terrorisme et l’extrémisme

Au Xinjiang, un des systèmes de surveillance politique et religieux les plus élaborés au monde 

Comme nous l’avons précédemment mentionné, le système de surveillance dans la province du Xinjiang est minutieux et extrêmement dense. Il y a un étendu réseau de caméra de surveillance, les Ouïghours possédant un smartphone sont dans l’obligation de télécharger une application qui permet à la police de surveiller en temps réel leurs déplacements grâce à la localisation GPS. S’ils possèdent une voiture, ils sont également obligés d’y intégrer un GPS doté de cette technologie. Il existe un réel et profond dispositif pour les personnes qui ne sont pas Hans.

À l’entrée des magasins, restaurants, bus et commerces, les Ouïghours doivent faire scanner leur carte d’identité et passer des portiques de sécurité qui leur sont spécialement dédiés. De manière plus radicale, pour l’achat d’un couteau de cuisine, une autorisation de la police est nécessaire. Lors de ces contrôles de police armés et fréquents, on vérifie le port d’un voile, d’une barbe, le contenu des smartphones et le contrôle de la présence ou non d’application de lecture de Coran, par exemple, qui sont passibles d’internement. Il y a des checkpoints de police présents dans toute la province où les Ouïghours sont fouillés, interrogés sur leur pratique religieuse et celle de leur famille.

L’intelligence artificielle et les caméras de surveillance rendent impossible toute dissimulation et empêchent les habitants de témoigner à des journalistes car ils sont sans cesse filmés dans les bus, taxis, rues, toilettes publiques… La Chine mène une politique de fichage qui passe également par des prélèvements sanguins et d’ADN via des campagnes de santé publique déguisées.

La surveillance au Xinjiang n’a pas de limite, des fonctionnaires locaux du Parti s’invitent chez les gens pour vérifier la présence de Coran ou la consommation de porc et d’alcool. Ces fonctionnaires s’assurent du respect des règles et donnent également des cours de rééducation politique aux familles Ouïghoures.

Cette surveillance de masse se constate dans les effectifs de police. Dans une enquête d’Adrian Zenz, chercheur et anthropologue allemand qui travaille sur la répression chinoise sur les Ouïghours, on constate que le Xinjiang s’apparente à un Etat policier. L’étude démontre que le gouvernement du Xinjiang a publié en 2016 plus de 30 000 offres d’emploi au sein de l’appareil sécuritaire, soit plus de trois fois plus que l’année précédente. Le gouvernement a également construit des milliers de stations de police de proximité à travers tout le territoire de la province. 

Images de prisonniers Ouïghours prises par drone dans la province du Xinjiang. Capture d’écran prise sur le site https://www.rts.ch/

La pression chinoise sur les Ouïghours de l’étranger

Le gouvernement tente de généraliser cette surveillance et cette répression à l’ensemble des Ouïghours, même ceux qui se trouvent à l’étranger de façon temporaire ou permanente. En effet, la diaspora ouïghoure dans son ensemble se sent menacée: depuis 2018 au moins, les autorités contactent par exemple les Ouïghours de France pour leur demander des informations personnelles sur eux-mêmes et leurs familles, ou ont contacté leur famille en Chine pour obtenir des informations les concernant. Les étudiants ouïghours poursuivant leurs études à l’étranger ont également été contraints de rentrer en Chine, les autorités chinoises allant jusqu’à menacer leurs familles s’ils refusaient.⁵

La Chine n’hésite pas non plus à passer par des ambassades pour contacter des Ouïghours et obliger les expatriés à retourner au Xinjiang, tout en les interrogeant à leur arrivée, à l’image de Mihrigul Tursun, une Ouïghoure rentrée d’Egypte avec ses trois garçons de deux mois, arrêtée à son atterrissage, et emprisonnée après un interrogatoire. Deux mois plus tard, elle apprit la mort d’un de ses enfants à l’hôpital sans qu’elle ne puisse revoir le corps une dernière fois.

Une politique d’internement qui s’appuie sur l’endoctrinement et le travail forcé, visant la disparition de la culture ouïghoure

Il existerait dans la région du Xinjiang près de 380 camps, dont des centres de rééducation, des camps de concentration et des prisons exclusivement dédiés aux Ouïghours. Dans ces camps, il est estimé qu’entre 1 et 3 millions de Ouïghours sont enfermés.⁶ Les informations, vidéos et photos des camps sont rares, ce qui ne permet pas d’avoir une estimation quantitative précise. Ce qui est malgré tout certain, c’est le traitement inhumain, barbare et génocidaire dont les détenus sont victimes. 

En septembre 2019, la vidéo d’un drone qui filme les images d’un camp a fuité : on y voit des Ouïghours agenouillés, crânes rasés, yeux bandés avec des uniformes bleus… chacun des prisonniers étant guidé par un policier et contraint de monter dans un wagon. Cette vidéo a permis de mettre des images sur les suspicions de l’époque concernant l’internement des Ouïghours par le gouvernement chinois. Ces suspicions sont désormais des certitudes, des faits connus et reconnus pour lesquels enquêtes et témoignages ont permis de comprendre ce qu’il se passe dans les moindres détails dans les camps au Xinjiang..

Dans ces camps, les détenus sont contraints de suivre des programmes d’endoctrinement visant à leur enseigner et à leur faire intérioriser l’idéologie du Parti. On y enseigne le chinois, des chants à la gloire du Président Xi Jinping et du Parti. Les détenus doivent régulièrement rendre des auto-critiques pour vérifier le changement de leurs idées depuis leur internement. Des Corans y sont brûlés, il y est interdit d’y parler une autre langue que le chinois, et tout manquement est sévèrement puni.

Les repas sont à base d’eau et de pain, il y en a trois par jour. Le vendredi, jour saint pour les musulmans, ils sont forcés de manger du porc et de boire de l’alcool. L’accès à un repas dépend de la qualité du chant patriotique chanté obligatoirement pour tous. Les Ouïghours emprisonnés portent sans cesse des chaînes lourdes aux mains et aux pieds, et sont regroupés dans des cellules surpeuplées, jusqu’à 40 personnes dans des cellules de 20m². Sans lits, ils dorment à tour de rôle selon la place disponible. Dans les cellules, ils n’ont accès à l’eau qu’une minute trente par jour et disposent d’un sceau pour faire leurs besoins qui n’est changé qu’une fois par semaine. Il n’y a ni fenêtre ni source de lumière, ils sont enfermés dans ces cellules à double tour. Aujourd’hui, près d’un Ouïghour sur dix se trouve dans ces camps.

Les détenus subissent régulièrement des interrogatoires sur des accusations fausses censées justifier leur présence dans ces camps. Ces interrogatoires sont longs et se font sous la torture. Les détenus sont sur des « chaises tigres » qui empêchent le mouvement des membres. Ils subissent des injections de produits, des coups, des tortures électriques, des viols collectifs…  

Image satellite des camps de «rééducation» des Ouïghours, dans la région du Xinjiang. 1/12/2018 

Les femmes sont contraintes de réaliser des injections qui troublent et font disparaître leurs cycles menstruels. Selon le rapport d’Adrian Zenz, 80% des stérilets posés en Chine sont posés au Xinjiang, alors que la région représente moins de 2% de la population chinoise.⁷ Cela explique ainsi la baisse de 84% de la croissance démographique des Ouïghours entre 2015 et 2018.

Il y a une réelle politique de stérilisation visant à provoquer l’extinction de l’ethnie Ouïghoure en Chine. Or, l’ONU définit comme étant un génocide tout crime commis « dans l’intention de détruire, ou tout, ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux », notamment par des mesures « visant à entraver les naissances au sein du groupe »… Nul doute, il s’agit là bien d’un génocide dont le gouvernement chinois est coupable.

Ces camps constituent également des « banques d’organes halals ». Une enquête du média en ligne Vice nous a appris il y a quelques mois que ces camps font l’objet d’un trafic d’organes humains. La Chine propose à l’Arabie Saoudite et à d’autres pays des organes de Ouïghours n’ayant jamais consommé d’alcool ou de porc, se vendant pour chacun près de 500 000 dollars. De nombreux Ouïghours témoignent sur le fait de s’être réveillés à l’hôpital, à la suite d’une injection leur faisant perdre connaissance, avec des cicatrices au niveau des reins.

Les Ouïghours sont exploités et sont victimes de travaux forcés au profit de multinationales. Un vêtement en coton sur cinq vendu dans le monde serait en effet confectionné dans ces camps. Une étude Australienne rapporte que 83 multinationales⁸ bénéficient du travail forcé des Ouïghours au Xinjiang, parmi elles : H&M, Lacoste, Zara, Nike, Apple et tant d’autres. Il y aurait près de 80 000 détenus qui sont envoyés dans des usines fournissant ces grandes marques et y sont exploités. Ils participent directement à la chaîne de production des sous-traitants dans la confection de produits de tout type : textile, électronique, automobile…

Ces détenus sont transférés par « lots » dans 27 usines à travers la Chine dans lesquelles ils sont surveillés, enfermés dans des dortoirs et continuent de suivre les programmes d’endoctrinement. Avant ce rapport de l’Institut australien de politique stratégique, il ne serait pas faux de penser que ces grandes marques n’en avaient pas conscience. Désormais, elles le sont… Certaines marques comme H&M et Ikea ont décidé de rompre toute activité avec les usines incriminées, d’autres comme Nike ou Panasonic ont simplement nié leur implication dans cette affaire. Dernièrement, un autre rapport d’Adrian Zenz a permis de mettre en avant l’exploitation des Ouïghours dans les champs de coton chinois.⁹

Infographie reprenant une partie des 83 multinationales bénéficiant du travail forcé des Ouïghours au Xinjiang d’après l’étude Australienne cité en source en bas.  

C’est en effet au Xinjiang que près de 85% du coton chinois est récolté, soit près de 20% du coton mondial. Des camps de travail sont mis en place près des champs de coton. Toujours enfermés dans des dortoirs, les Ouïghours sont contraints de suivre les programmes d’endoctrinement et, de l’aube au crépuscule, sont forcés de ramasser le coton et d’en porter des dizaines de kg tout au long de la journée au profit de Pékin et de ses objectifs d’expansion industrielle. Cela concernerait au moins 500 000 Ouïghours.

Cette exploitation permet de réduire le coût du coton chinois (salaire, transport salariés…) et de répondre aux soucis de mécanisation de la récolte du coton dont souffre la Chine, rendant ainsi le coton chinois plus compétitif et moins cher que le coton américain.

Plus encore, une récente étude du quotidien The New York Times nous apprend qu’une partie des masques chirurgicaux utilisés lors de la pandémie de la Covid-19 sont fabriqués par des détenus Ouïghours.

Malgré la surveillance de masse et l’organisation quasiment secrète de ces camps, certains Ouïghours réussissent à en sortir vivant. Ceux qui ont une double nationalité kazakhe ou turque, par exemple, réussissent à s’en sortir après de longs mois de négociations, n’empêchant cependant pas les traumatismes des souffrances vécues, à l’image de Gulbahar Jalilova, citoyenne kazakhe de 56 ans d’origine ouïghoure qui demande l’asile en France après avoir été emprisonnée un an. 

Gulbahar Jalilova, réfugiée à Istanbul, 2019 (EMIN OZMEN/MAGNUM PHOTOS POUR L’OBS) 

Lors de leur libération, ils sont conduits dans des salons de coiffure et de maquillage pour ne laisser paraître aucune trace extérieure de mauvais traitement. Lorsqu’ils arrivent dans leur pays, ils sont menacés de mort en cas de témoignage et ne bénéficient pas d’une protection suffisante. Pour la plupart, ils demandent l’asile en France et dans d’autres pays européens pour bénéficier d’une meilleure sécurité leur permettant de continuer leur combat en témoignant.

La question ouïghoure à l’international

Étouffer le scandale : la stratégie de communication chinoise sur la question ouïghoure

Comme le montre le chercheur Marc Julienne, la stratégie de communication de la Chine autour de la question des ouïghoures a évolué entre 2017, année des premiers rapports sur les camps, et 2020. Les autorités chinoises ont d’abord choisi d’ignorer les rapports produits et, lorsqu’elles se sont exprimées sur le sujet, ont démenti les faits, notamment l’existence de camps.

Au cours de l’année 2018 néanmoins, la stratégie change et s’appuie sur une propagande visant à légitimer la politique menée au Xinjiang, mettant notamment en scène des Ouïghours vantant ces « camps de formation » mis en place dans la région. Ces camps ont officiellement été créés pour « éduquer et transformer » les personnes « influencées par l’extrémisme » pour garantir la stabilité sociale.

Dans la mise en œuvre de cette stratégie, le Parti va jusqu’à fournir des images officielles de ces camps où des détenus apparaissent propres, bien habillés et maquillés, témoignant la reconnaissance qu’ils ont au parti de leur avoir accordé « une seconde chance ». Cette stratégie de désinformation tente de décrédibiliser les autres « versions » de la situation des Ouïghours au Xinjiang et de nourrir la confusion dans une situation où les données sont très difficiles à récolter.

Des invitations à faire semblant d’enquêter sur la région du Xinjiang

Bien que la Chine et son parti s’ouvrent publiquement à accueillir des journalistes et des délégations étrangères pour rendre compte du cadre paisible et pour témoigner de l’impressionnant développement de la région, la liberté des journalistes est en réalité très limitée une fois arrivé sur le territoire. La récente réponse à Macron de la porte-parole du ministère chinois des Affaires Étrangères, Hua Chunying, où elle s’oppose aux condamnations publiques du Président de la république, n’étonne désormais plus personne : « tout le monde est bienvenue dans la province du Xinjiang (…) pour voir la vie paisible et heureuse dont jouissent les gens de tous les groupes ethniques ». De l’extérieur, la Chine semble faire son maximum pour prouver sa transparence et démentir la diffamation dont elle serait victime quant au traitement des Ouïghours.

Manifestation devant l’ambassade de Chine à Berlin, fin 2019. Le 30 Juin, 27 pays, don l’Allemagne, la France et le Japon, ont interpellé la Chine sur la situation des Ouïghours. 

Depuis 2018, des milliers de journalistes de plus de 90 pays ont pu visiter la province du Xinjiang. Pour se rendre au « Turkestan oriental », un visa qui autorise à se rendre en Chine continentale est suffisant, il n’y a pas d’obstacle direct à s’y rendre avec une caméra. Mais sur le terrain, il s’agit d’une toute autre réalité, beaucoup moins libre et transparente que promise.

Comme l’ensemble des habitants, les journalistes subissent des contrôles récurrents, notamment aux barrages routiers, et qui sont de plus en plus fréquents sur les routes dès lors que l’on approche d’un camp. Les journalistes bénéficient d’une surveillance rapprochée de voitures de police qui les suivent tout au long de leur voyage, leur interdisant de passer des barrages qui protègent l’accès aux camps.

En plus d’être suivis 24h/24 par des policiers, la présence des caméras de surveillance et des technologies et appareils de police n’aident pas les journalistes à échapper à la surveillance de masse, minutieusement déployée sur la province autonome, qui rend impossible toute enquête et prise d’images sur les camps de Ouïghours.

De nombreux journalistes étrangers de la région sont dans l’obligation d’effacer les clichés de leurs enquêtes peu importe le sujet et doivent se contenter des enquêtes officielles effectuées et transmises par le Parti communiste, ce qui remet entièrement en cause les travaux des journalistes et délégations sur place.

Condamnation par les Etats-Unis : une posture ambivalente

À l’échelle internationale, les dirigeants étatiques semblent, pour une partie d’entre eux, se désintéresser de la question. Force est de constater qu’un certain nombre de pays sont réticents à rompre les relations diplomatiques avec la Chine en raison d’intérêts (notamment économiques) trop importants, en témoigne par exemple l’accord d’investissement entre l’Union Européenne et la Chine conclu en décembre 2020, alors même qu’une résolution condamnant le travail forcé des Ouïghours vient d’être votée par l’UE.

Quant aux Etats-Unis, la question ouïghoure est instrumentalisée pour délégitimer la Chine et permet de justifier la prise de sanctions (notamment économiques) à l’égard de cette dernière, qui représente l’un de leurs plus grands concurrents sur la scène économique mondiale, comme le souligne le chercheur David Brophy.¹⁰

Il faut également souligner le silence monumental des pays musulmans qui ont, pour beaucoup d’entre eux, des relations commerciales majeures avec la Chine. Une partie de ces pays va même jusqu’à soutenir publiquement la politique chinoise au Xinjiang. 

Carte intitulée « Qui se préoccupe des Ouïghours ? » représentant les décisions internationales prises par les différents pays du monde sur le traitement des Ouïghours par la Chine à la date de Juillet 2019. Les pays coloriés en vert condamnent publiquement la Chine tandis que ceux en rouge la soutiennent. Les pays entourés en noirs supportent à la fois la Chine et font partis de l’Organisation de la coopération islamique qui regroupe une cinquantaine de membres. 

Le rôle de la société civile et de la communauté scientifique

La société civile joue toutefois un rôle important, qu’il s’agisse d’organisations internationales telles que l’ONU, ou bien de journalistes, personnalités publiques, ainsi que la communauté scientifique.

Elle permet de contrebalancer l’inaction des Etats en médiatisant la situation et en cherchant à la faire évoluer de diverses manières : condamnations publiques de la politique chinoise par l’ONU et les organisations de défense des droits humains; diffusion d’informations sur ce qui se passe au Xinjiang via les réseaux sociaux, avec des personnalités comme la chercheuse Dilnur Reyhan et l’eurodéputé Raphaël Glucksmann; enquêtes et recherches menées par des chercheurs et des journalistes pour tenter de documenter malgré les difficultés; ruptures de partenariats commerciaux avec la Chine, comme celle du footballeur Antoine Griezmann avec l’entreprise chinoise Huawei; appels aux boycotts des produits chinois; lobbying auprès des instances étatiques pour espérer une action de la part des Etats…

En l’absence de mesures concrètes prises par les dirigeants étatiques, la mobilisation de la société civile en faveur des Ouïghours voit malheureusement sa portée limitée.

La Chine exerce en toute impunité un génocide au Xinjiang, à la fois démographique et culturel, avec l’intention de détruire la culture ouïghoure en lui substituant la culture chinoise et en tentant de réduire drastiquement les naissances.

Sa place de leader économique, son image de pays aux multiples partenaires et son influence mondiale empêche la prise de position concrète d’acteurs majeurs et l’établissement de sanctions à l’égard du pays.

Ce crime ne semble pas susciter l’indignation auprès des dirigeants et autorités internationales, seuls à même de véritablement faire pression sur la Chine. Ils sont ainsi à blâmer par leur inaction.

Pour en savoir plus sur ces camps, nous avons eu la chance de recueillir le témoignage d’un Ouïghour anciennement emprisonné dans l’un de ces camps.

Raphaël Glucksmann au Parlement européen, le 17 décembre 2020 

Discours de Raphaël Glucksmann, député européen, à Bruxelles le jeudi 17 décembre 2020

J’accuse les dirigeants du Parti communiste chinois du pire crime contre l’humanité du 21e siècle, la déportation et l’éradication du peuple ouïghour.

J’accuse,

J’accuse la communauté internationale de consentir à ce crime par son silence et sa passivité.

J’accuse,

J’accuse les dirigeants de nombreux pays musulmans du Pakistan à l’Arabie Saoudite qui brandissent d’un côté leur foi en étendard et de l’autre soutiennent la politique chinoise de destruction des mosquées et de profanation des cimetières.

J’accuse,

J’accuse les patrons cupides de Nike, de Zara et de tant d’autres multinationales qui bénéficient de la réduction en esclavage d’un peuple.

J’accuse enfin les dirigeants européens de lâcheté et de veulerie.

Ces dirigeants, nous les avons exhortés il y a un an déjà à prendre des actions pour faire fermer ces champs.

Qu’ont-ils fait depuis un an ?

Rien, rien du tout.

Un footballeur comme Griezmann ou des milliers de jeunes sur les réseaux sociaux ont plus fait en un an pour les Ouïghours que tous nos dirigeants réunis.

Alors que les choses soient claires, si ces dirigeants s’assoient sur la résolution que nous votons aujourd’hui, s’ils refusent de sanctionner les dirigeants chinois, l’histoire les jugera complices de crime contre l’humanité et nous les jugerons avant elle. » 

Note : 

[1]  Julienne, Marc. « La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme au Xinjiang : quelles méthodes pour quels résultats ? Etat des lieux et perspectives » Octobre 2019

[2] Béja, Jean-Philippe sur France Culture le 26/07/2020 : https://www.franceculture.fr/geopolitique/comprendre-la-repression-des-ouighours-par-la-chine-en-quatre-points-cles

[3] Castets, Rémi. « Le Xinjiang: entre enjeux stratégiques et risque sécuritaire », Les grands Dossiers de Diplomatie, Juin-Juillet 2018

[4] Julienne, Marc. op. cit.

[5] Sur cette question, consulter : https://foreignpolicy.com/2018/03/02/chinese-police-are-secretly-demanding-personal-information-from-french-citizens-uighurs-xinjiang/

[6] D’après l’institut australien de politique stratégique

[7] Voir : https://www.liberation.fr/direct/element/un-rapport-accuse-la-chine-de-steriliser-de-force-des-ouighours_115664/

[8] Voir : https://blogs.mediapart.fr/jlmfi/blog/010820/83-marques-et-multinationales-profitent-du-travail-force-des-ouighours

[9] Voir : https://www.liberation.fr/planete/2020/12/14/ouighours-esclavage-moderne-dans-les-champs-de-coton-chinois_1808660

[10] Voir l’article de David Brophy sur Mediapart datant du 3 juin 2018 : https://blogs.mediapart.fr/silk-road/blog/030618/la-repression-ouighoure-de-la-chine

Par Iyed Ben Gadri & J.O


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