Dans le cadre de notre article, Ershat Alimu, Ouïghour dont le père est détenu, nous a accordé un entretien dans lequel il nous explique son histoire, celle de son père et les liens qu’il a avec sa famille du Xinjiang.
Monsieur Alimu, est ce que vous pouvez nous présenter votre parcours jusqu’à aujourd’hui?
Je m’appelle Ershat Alimu, je viens de Turkestan Orientale, la région autonome du XinJiang dans la capitale Urumqi en Chine. J’ai étudié dans un lycée à Shanghai, puis j’ai fait un BAC +4 en Ingénierie et TelCo à Pékin. Ensuite je suis venu en France en 2011 pour faire des études. Ce n’était pas très compliqué à cette époque de venir après avoir étudié la langue française. Puis j’ai fait un master en finance informatique à Paris Diderot et un Master 2 en achat international et logistique à l’INSEEC. Aujourd’hui, je suis chargé de projet informatique à Saint-Gobain.
À partir de quand la situation des Ouïghours a basculé au Xinjiang ? Comment c’était avant et qu’est-ce qui a changé ? Comment la relation avec les Hans et les autorités chinoises ont-elles changé?
Depuis petit, la propagande communiste chinoise est omniprésente. La répression était déjà existante depuis toujours mais basée sur des rumeurs et individualisée. Mais en 2016, avec le nouveau secrétaire général de la région du Xinjiang du Parti Communiste Chinois (Chen Quanguo), tout a changé et la répression est devenue globale. Il faut comprendre que le Xinjiang se situe dans une zone stratégique (route de la soie). En chine il y a 56 ethnies. Les Hans représentent 92% de la population. Les 55 autres ethnies (dont les Ouïghours) ne représentent donc que 8%. Selon son origine ethnique, cela donne accès ou non à certaines écoles ou certains postes. Il y a toujours eu des tensions mais cela a empiré après 2016. Depuis 1949, le discours chinois a beaucoup changé, à l’époque par exemple, les intellectuels avaient été la cible de répressions. Aujourd’hui, ce sont les Ouïghours. Mais il n’était pas possible de le savoir en habitant en Chine car la population n’avait pas accès à l’information. C’est en venant en France qu’il a été possible de savoir ce qui a été fait par le PC Chinois.
Comment cela affecte votre vie quotidienne et celle de vos proches? Quelles sont les restrictions et interdictions dans la vie quotidienne? Comment cela modifie la pratique religieuse ?
Je ne suis pas retourné en Chine depuis 2015 mais ma famille m’a dit que petit à petit, les religieux puis les commerçants commençaient à être internés dans des camps de concentration. Dans mon cas, j’ai réussi à avoir des contacts réguliers avec mes parents jusqu’en 2018. Ils me faisaient bien comprendre de façon implicite que je ne devais surtout pas rentrer. La vie était devenue difficile avec des caméras partout, des contrôles à chaque coin de rue, des QR code sur les portes pour avoir des informations plus rapidement sur les habitants… Depuis août 2018, mon père est enfermé dans un camp de rééducation et je n’ai plus aucune nouvelle. Le Parti Communiste Chinois avait appelé mon père, (éminent traducteur) pour une mission étatique à Pékin. De Pékin, il a été transféré directement dans un camp. Je ne l’ai appris qu’en 2019. Ma mère ne pouvant pas me le dire par téléphone, j’ai appris la nouvelle sur une liste de linguistes qui étaient dans des camps qui a été communiquée via Facebook par un activiste Ouïghours en Norvège. Cela a été confirmé quelques mois plus tard par un proche de la famille qui avait rejoint la France depuis la Chine.
Certains intellectuels ont été libérés après quelques années, mais mon père n’a toujours pas été libéré et je n’ai pas de nouvelles jusqu’à ce jour. De plus en plus, les intellectuels sont condamnés à des peines de prison et je m’inquiète de la situation de santé de mon père. Depuis mai 2020, je ne communique plus avec ma maman car j’ai peur des éventuelles répressions que pourrait me causer mon activisme en France.
Comment le gouvernement chinois justifie ce qui se passe ? Comment il communique dessus ?
La Chine utilise le prétexte du combat contre le terrorisme. Ils ont d’abord nié l’existence des camps, mais comme il n’était plus possible de les cacher, ils ont changé leur discours en annonçant que ces camps étaient pour déradicaliser des extrémistes. Ce n’est bien sûr que du mensonge.
Quand et comment avez-vous entendu parler des camps pour la première fois ? Dans quels termes ? Qu’en savez-vous maintenant?
La première fois, j’ai entendu parlé de « centre de rééducation » dans les villes, mais cela concernait très peu de personnes. Mais depuis 2017 on parlait réellement de camps, on estime aujourd’hui qu’il y a entre 1 et 3 millions de personnes dans ces camps. Je ne sais même pas dans quel camp mon père est actuellement.
Est-ce que dans ces camps il n’y a que des musulmans du Xinjiang ? Y trouve-t-on des musulmans d’autres provinces de Chine qui ne sont pas Ouïghours ?
Non, on y trouve également des Tatars, Ouzbek… Mais majoritairement des Ouïghours.
Pouvez-vous décrire le déroulé d’une journée dans un camp ?
Selon une ancienne rescapée, on retrouve dans ces camps le lavage de cerveau, l’obligation de renoncer à sa foi et de chanter les chansons du Parti communiste. Des imams sont obligés dans les mosquées à faire des prières pour le président chinois. Il existe également du travail forcé, les détenus sont exploités mais je ne sais pas exactement quelles sont les marques concernées.
Malgré le fait que les Etats, musulmans ou non, les organisations internationales… connaissent l’existence des camps et sont au courant de ce qui se passe au Xinjiang, comment ressentez-vous cette absence de sanction et d’action contre le gouvernement Chinois ?
C’est dommage pour les musulmans mais surtout pour l’humanité. Au fond, je veux croire qu’aucun pays ne peut être d’accord avec la Chine sur ce qu’il se passe, en revanche, ils n’ont pas le courage politique de le faire.
Cet entretien sera partagé sur nos réseaux sociaux et au sein de notre université de près de 9000 étudiants, comment est-ce que nous, jeunes étudiants pouvons-nous agir à notre échelle pour sensibiliser ?
Signer la pétition, partager les informations, boycotter les produits des entreprises qui exploitent les ouïghours.
Pétition : https://chng.it/V8w5VwYdFR
Pour aller plus loin :
– Des témoignages de Ouïghours :
Emission avec Dilnur Reyhan et Gulbahar Jalilova , rescapée d’un camp (https://www.mediapart.fr/journal/international/221120/gulbahar-jalilova-rescapee-ouighoure-nous-ne-sommes-pas-des-etres-humains-pour-eux?onglet=full)
Témoignage d’une enseignante ouïghoure dans Libération le 20 juillet 2020 : (https://www.liberation.fr/planete/2020/07/20/on-m-a-fait-m-allonger-et-ecarter-les-jambes-et-on-m-a-introduit-un-sterilet_1794798?utm_medium=Social&utm_source=Twitter#Echobox=1595275980)
– Des chercheur.es travaillant sur la question :
Dilnur Reyhan, Adrian Zenz, Marc Julienne, Jean-Philippe Béja, Rémi Castets, Vanessa Frangville
– Des articles traitant du sujet :
Rachida El Azzouzi, « « Si on l’ouvre sur les Ouïghours, on va perdre des investissements » », Médiapart, 22 novembre 2020
Rachida El Azzouzi, « Dans des camps chinois, l’enfer des Ouïghours », Médiapart, 22 novembre 2020
Fanny Arlandis, « Et pendant ce temps, en Chine », Télérama, 5 décembre 2020
– Des émissions consacrées à la situation des Ouïghours :
Reportage Arte « Chine : Ouïghours, un peuple en danger »
Documentaire Arte « Tous surveillés : sept milliards de suspects » dont une partie est consacrée à la surveillance de masse en Chine et notamment au Xinjiang
Table ronde France Culture (18/12/2020) : « Répression des Ouïghours : vers une crise diplomatique ? »
– Pour en savoir plus sur la culture ouïghoure :
L’Institut Ouïghour d’Europe : https://uyghur-institute.org/index.php/fr-fr/
Par J. O & Iyed Ben Gadri
Remerciement à Aurélien Cuellar pour nous avoir transmis le témoignage

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