L’Emir Abdelkader

Introduction et apogée de la résistance 

Introduction

« En conséquence, et bien que je m’en sois énergiquement défendu, j’ai accepté d’assumer cette lourde tâche, dans l’espoir de pouvoir être le moyen d’unir la communauté des musulmans, d’éteindre leurs querelles intestines et d’apporter une sécurité générale à tous les habitants de ce pays, de mettre fin à tous les actes illégaux perpétrés par les fauteurs de désordre contre les honnêtes gens, de refouler et de battre l’ennemi qui envahit notre territoire dans le dessein de nous imposer son joug.

Comme condition à mon acceptation, j’ai imposé à ceux qui m’ont délégué le pouvoir suprême, le devoir de toujours se conformer dans toutes leurs actions, aux saints préceptes et à l’enseignement du Livre de Dieu et de rendre la justice, dans leur ressort respectif, suivant la loi du Prophète, loyalement et impartialement, au fort et au faible, au noble et au vertueux. […]

Mon principal objet est de réformer et de faire autant de bien qu’il s’en trouve en moi-même. Ma confiance est en Dieu. De Lui et de Lui seulement, j’attends récompense et succès. »

Tels furent les mots d’Abdelkader ibn Muhieddine lors de sa proclamation d’investiture le 21 Novembre 1832 à Mascara en Algérie actuelle. Le jeune homme était alors âgé de seulement 24 ans lorsqu’il adopta le titre d’Émir qui le suivra tout au long de sa vie palpitante. Ce sont les péripéties qui composent cette dernière qui l’amèneront à devenir l’un des hommes les plus importants de l’Histoire de l’Algérie et du XIXème siècle.

Cet article a pour principal objectif de présenter l’Émir Abdelkader et son histoire aux prismes de ses actions militaires et de sa spiritualité, toutes deux intimement liées, et enfin son héritage dans l’Histoire. Il est en effet une figure de résistance qui imposa le respect et la reconnaissance à ses adversaires français de par son intelligence tactique, son éthique de vie puisée dans sa foi musulmane et son sens de l’honneur et du dialogue.

Dans ce modeste article, j’espère ainsi pouvoir retranscrire du mieux possible l’essence de ce personnage à travers les événements marquants de sa vie. Tout en vous invitant par la même occasion à vous intéresser un peu plus à ce personnage à travers des biographies et ses propres écrits.

Avant l’Émir, l’homme de foi (1807-1832)

« Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez ce qu’il est. Si l’eau puisée dans une rivière est saine, agréable et douce, c’est qu’elle vient d’une source pure »-l’Émir [3]

Abdelkader ibn Muhieddine est né en mai 1807 à Oued el Hamma, village se situant à proximité de Mascara dans l’ouest de l’Algérie.

4ème fils de Muhieddine, chef des tribus de la région et de l’ordre soufi Qadiri [4], il est immergé très tôt dans le patrimoine intellectuel et familial à « La Guetna ».La Guetna est une sorte de vaste établissement qui prodiguait un enseignement pour toutes les disciplines de l’époque et à tous les niveaux : étude et commentaire du Coran, théologie, histoire, droit etc. L’Émir reçoit ainsi très tôt une éducation intellectuelle solide : il étudie les grandes œuvres de Platon, Pythagore et Aristote, ainsi que des auteurs les plus fameux de l’ère des Califes. 

La reddition d’Abd el-Kader, le 23 décembre 1847 par Régis Augustin.

Son éducation n’est pas qu’intellectuelle mais aussi militaire : il apprend à manier les armes, à se battre au corps à corps et surtout à devenir un bon cavalier, dernière compétence dans laquelle il acquiert une grande réputation.

À 17 ans, il effectue son pèlerinage à la Mecque. À 20 ans, il devient professeur et enseigne à son tour les sciences islamiques, et poursuit sa vie jusqu’au débarquement français à Alger le 14 juin 1830. Ce premier pas vers la colonisation met fin à la Régence d’Alger, État intégré à l’empire Ottoman mais autonome, et fait capituler le dey d’Alger, son souverain.

La résistance face à la présence française débute vraiment lorsque Muhieddine, accompagné de son fils, lance une attaque le 17 avril 1832 contre une centaine de soldats français en reconnaissance. Ce premier conflit mené par Muhieddine, bien que infructueux comme sa tentative de conquête de la ville d’Oran, sera une occasion pour son fils de faire ses preuves et d’apparaître comme un digne successeur.

Les tribus de la région se réunissent en novembre 1832, et Abdelkader est désigné pour être celui qui ralliera toutes les forces possibles pour faire face aux Français. 

 obtient ainsi son titre d’Émir et reçoit la bay’ah (une allégeance et une reconnaissance de la souveraineté du jeune Émir) [5] à laquelle des tribus influentes s’y prêtent.

Du devoir au combat, des conflits jusqu’au traité Desmichels (1832-1834)

L’Émir le sait bien, ce n’était pas seulement une simple confrontation militaire qui s’annonçait, mais bien un conflit ouvert, une résistance sous la forme d’une opposition culturelle et religieuse. Bien que sa piété l’ait toujours écarté du pouvoir, c’est à ce moment là le devoir de la guerre juste qui l’appelle, le jihad. C’est seulement par devoir religieux qu’il accepte de prendre la tête de ce dernier, et ce sera cette même dimension religieuse et ses vertus qui façonneront sa conduite, sa politique et son éthique en tant que chef.

« Les Français n’ont quitté leur pays que pour conquérir le nôtre. Mais je suis l’épine que Dieu leur a placée dans l’oeil et, si vous m’aidez, je les rejetterai à la mer » [6]

Il reprend donc la lutte contre les Français et parvient habilement à unir les tribus et à étendre sa zone d’influence sur toute la province d’Oran. Ses raids stratégiques et sa politique prudente (il combat rarement de front des troupes supérieures en nombre et en armement).

En 1833, un grand nombre de tribus sont ralliées et c’est en tout 10 000 cavaliers équipés qui se joignent à lui. Le financement des armes et de l’équipement est assuré par un Trésor public auquel toutes les tribus contribuaient.

Louis Alexis Desmichels, général de l’armée française, reconnaît la mainmise incontestable sur la région de l’Ouest, et la France n’arrive pas à battre l’Émir qui ne cesse de gagner influence et territoires. Ce dernier découvre ainsi une façon différente de lutter : là où en Europe des masses d’ennemis se heurtent à d’autres avec acharnement sur le champ de bataille, les soldats en Afrique sont des nuées de cavaliers intrépides et insaisissables qui harcèlent sur toutes les faces l’adversaire.

Constatant cette situation, des négociations entre le général Desmichels et l’Émir Abdelkader sont tentées en 1834. Le traité Desmichels est signé le 26 février à Oran, il reconnaît dans l’article 6 le statut d’Émir à Abdelkader et lui confirme donc un pouvoir équivalent à celui d’un souverain : nul ne peut circuler sur ses terres sans autorisation.

Ce traité de paix permet aux 2 parties de se réorganiser et de se ravitailler. Le général Desmichels sait qu’il peut battre l’Émir mais qu’il lui faut du temps et des moyens, tandis que Abdelkader voit là une opportunité de réaffirmer sa puissance et son autorité, toujours en accord avec sa foi.

Gravure de Louis Alexis Desmichels

Le développement d’un État algérien et la reprise des combats jusqu’au traité de la Tafna (1834-1837)

L’Émir construit un véritable État avec l’Islam comme point d’ancrage et où l’enseignement est un axe important : les enfants fréquentent l’école primaire où ils apprennent l’arabe littéraire, l’apprentissage de l’Islam, l’arithmétique, la lecture et l’écriture. Tout un réseau de madrasas[7], de zaouias[8] sera développé.

La prise d’Alger 1830

Cette Algérie est pauvre mais riche de valeurs morales, de cultes et d’enseignements portés par la religion. Le gouvernement est installé à Mascara, l’organisation est très rigoureuse et une structure digne d’un État moderne. L’impôt non islamique appelé kharaj sera supprimé au profit de l’achour, la dîme coranique, et les fondements de l’économie islamique inspirent les décisions politiques. L’Émir s’attire la sympathie d’une population profondément croyante : « La morale publique avait également provoqué mes réformes. Les moeurs étaient devenues meilleures, la prostitution sévèrement réprimée, et, si Dieu l’avait voulu, j’aurai fini par replacer les Arabes dans la voie du Coran dont ils se sont tant éloignés ».

« AbdelKader n’aime pas le monde. Il s’en éloigne le plus qu’il lui est permis de le faire. Il se nourrit très sobrement, toujours simplement vêtu. Il n’aime qu’à prier Dieu et qu’à jeûner afin de s’absoudre de tout péché. Il craint Dieu, il est poli avec tout le monde, il est noble et ne veut jamais rien prendre sur son compte dans le trésor public. Il rend la justice au plus humble des musulmans… sa justice est à la fois douce et rigoureuse »-Mohamed ben Ruila, secrétaire. [9]

Le traité prend fin et les combats reprennent lorsque les Français veulent prendre sous leur protection des tribus sous la dépendance d’Abdelkader. Le 28 juin 1835, ce dernier attaque les troupes françaises à La Macta et inflige à Camille Alphonse Trézel, qui a remplacé Desmichels jugé « trop faible », une défaite cuisante. 

Gravure de Camille Alphonse Trézel

La contre-offensive française, menée par le gouverneur général Bertrand Clauzel venu exprès de la métropole pour venger l’affront, est ainsi menée à Mascara. Abdelkader a prévu l’offensive : la ville est vidée de ses habitants, et il était déjà prévu de transférer le gouvernement plus au centre de l’Algérie, plus précisément à Tagdempt (ce qui se fera en mars 1836).

Clauzel, excédé, fait brûler la ville ce qui constitue un désastre tant elle était une place importante où était produit des canons, de la poudre et constituait une base arrière de ravitaillement pour Tagdempt.

Le pays s’enflamme, les batailles se multiplient. Un chef réputé est envoyé par Louis-Philippe : Thomas Bugeaud. Il remporte une première victoire dans la bataille de la Sikkak en juillet 1836 mais échoue à Constantine face à l’Émir. Début 1837, ce dernier arrive à reprendre Mascara en ruine et à garder Tlemcen, et les deux parties sont contraintes à traiter de nouveau, le ravitaillement d’un côté et l’arrivée de nouvelles troupes de la métropolitaine devenant nécessaires.

Portrait de Thomas Bugeaud par Charles-Philippe Larivière

Abdelkader et Bugeaud se rencontrent et signent le traité de la Tafna en mai 1837, où la France se contente seulement de l’occupation de villes côtières. Comme pour le précédent, ce traité de paix est destiné à gagner du temps aux deux parties et est destiné à être brisé. Il est d’ailleurs intéressant de mentionner le fait qu’ils soient remplis d’approximations et d’objets ignorés, ainsi que d’erreurs de traduction.

« Je considère que c’est un bonheur d’avoir un homme comme lui pour conduire les Arabes; lui seul est capable de les diriger dans la voie de la civilisation et du commerce. « Bugeaud, 25 mai 1837″[10]Il ressemble assez au portrait qu’on a souvent donné de Jésus-Christ. »[11]

2ème période de paix avant la tempête (1837-1839)

L’Émir profite de cette période de paix pour renforcer encore plus la défense de son État, réaffirmer son autorité et s’assurer un ravitaillement de qualité, tout en matant les tribus rebelles. Il assiège la ville de Ain Mahdi dans le centre algérien (dominée alors par le Cheikh Tijani qui s’opposait à l’Émir) et renforce les villes nouvelles comme Tagdempt. Il perfectionne ainsi son État pendant 2 ans.

Non seulement croyant mais aussi homme de science, il est conscient de la supériorité technique de l’Occident et s’en inspire pour perfectionner son État, non sans une constante rigoureuse dans son statut de chef religieux, très rigoureux d’abord avec lui même avant de l’imposer à ses hommes :

« Nous avons pénétré dans le djebel Amour lorsque nous fûmes assaillis par une neige qui tombait si drue que bientôt son épaisseur sur le sol dépassait trente centimètres. Le froid était insupportable. Malgré cette rigoureuse température, Abd el-Kader, à l’heure venue, descendait de son cheval, faisait ses ablutions avec la neige et récitait ses prières comme s’il avait été dans sa tente. Bien rares sont ceux qui l’imitaient. »-Léon Roches[12] Cependant cette paix n’était là que pour préparer à l’inéluctable reprise des combats…

Lutte incessante, fin de vie et héritage 

Reprise des combats et lutte contre l’avancée de Bugeaud (1839-1842)

En octobre 1839, les troupes coloniales franchissent le passage des Bibans sur la route qui relie Constantine à Alger, soit une zone qui appartient à Abdelkader selon le traité de la Tafna. Les troupes coloniales n’étant pas autorisées à entrer dans le territoire du chef algérien, le traité est violé et l’Émir réplique aussitôt.

Le 20 novembre, une offensive est lancée sur la Mitidja : 3000 cavaliers algériens font paniquer 20 000 soldats français qui se replient à Alger. Le temps des traités est fini, la guerre est de nouveau lancée.

En 1840, les combats s’enchaînent. En décembre, Bugeaud est nommé gouverneur général de l’Algérie. Il débarque alors le 22 février 1841, décidé à en finir dans une grande offensive. Il s’adapte à la stratégie kadérienne et renforce sa cavalerie légère, ce qui lui permet d’enchaîner les victoires. En mai 1841, il s’empare de Tagdempt, cœur du dispositif militaire d’Abdelkader, puis des villes de Mascara, Boghar, Taza et Saïda et surtout de Tlemcen en 1842 près de la frontière marocaine pour couper toute route à l’Émir.

Tandis que Bugeaud combat avec une tactique de terreur en brûlant et détruisant villes, entrepôts et fabriques, Abdelkader tente de trouver des soutiens pour lutter. L’année 1842 est rude pour ce dernier, surtout à cause de la sécheresse et des colonnes infernales[13] de Bugeaud qui incendient les récoltes, dispersent les troupeaux, empêchent les algériens de semer, coupent les arbres par milliers, isolent et affament. C’est un tournant important de la guerre en faveur des français.

« La guerre avait duré depuis près de six ans et on peut se demander qui faut-il admirer davantage ? Ou bien les intrépides et infatigables soldats, ou l’homme qui tient tête à une armée de cent six mille hommes. Qui glisse entre nos colonnes, frappe les tribus sur mes derrières, sur mes flancs, nous échappe au moment précis où il semble qu’on n’a qu’à étendre la main pour le saisir, lasse nos troupes par de continuelles escarmouches et, fidèle à une invincible tactique, s’attache à les réduire en détail, autant par l’épuisement que par le feu »-Bugeaud[14]

En manque de soutien, voulant respecter son devoir religieux face aux difficultés, l’Émir Abdelkader opte pour une stratégie axée sur la maîtrise de l’espace nord-africain et de la mobilité : la smala.

Du déploiement de la Smala au soutien marocain (1842-1844)

Hiver 1842, après avoir perdu Tagdempt, l’Émir crée la smala : une capitale mobile. Elle regroupe plusieurs milliers de personnes avec des tentes et tout ce qui est nécessaire à la vie. L’organisation y est stricte : forme circulaire avec les tentes des cavaliers et soldats la formant, composée aussi de femmes, d’enfants et de serviteurs. Les deux objectifs de ce dispositif furent de montrer sa puissance et présence aux tribus sur leur terrain et les habituer à la migration, renouant ainsi avec leur ancienne tradition nomadique.

C’est tout un travail d’organisation et d’ingéniosité qui permit à la smala de se déplacer en fonction du mouvement des troupes françaises et à l’Émir de gérer ses forces tout en protégeant femmes, enfants et personnes âgées. L’existence de la smala ne sera découverte par les Français qu’en 1843, qui tentent de la localiser à de maintes reprises sans réussite : l’Émir prendra soin de réaliser ses escarmouches[15] à quelques dizaines de kilomètres de la capitale mobile.

Mais le 16 mai 1843, la smala est découverte par hasard par Henri d’Orléans, duc d’Aumale. Ce jour marque la chute de la smala, coup décisif qui poussera l’Émir à se réfugier dans les confins marocains chez les tribus de l’est, solidaires. Les Français sont persuadés que le chef algérien ne tiendra plus longtemps et que la victoire est assurée. Mais la résistance n’est pas encore tout à fait terminée.

« […]c’est alors que l’agha des Aiad vint m’informer de la présence inattendue de la smala sur cette même eau. Le spectacle était invraisemblable. Imaginez au milieu d’une plaine, légèrement creusée, où coulent les sources de Taguin, arrosant un fin gazon, un campement s’étendant à perte de vue, renfermant toute une population occupée à dresser des tentes… c’était grandiose et terrifiant à la fois »-Henri d’Orléans[16]

L’Émir obtient d’abord du Sultan marocain Abderrahman non seulement l’asile mais aussi le soutien militaire des troupes marocaines contre les forces coloniales : en effet Bugeaud est installé près de Tlemcen au mausolée de Lalla Maghnia, que les tribus marocaines considèrent comme appartenant à leur territoire.

Lutte contre les forces des français et du sultan marocain et fin de la résistance (1845-1847) 

Le Sultan du Maroc by Eugène Delacroix

Abdelkader est contraint d’éviter les troupes marocaines mais réussit tout de même en septembre 1845 à reprendre la région de Tafna en réalisant un véritable coup de génie : c’est la bataille de Sidi-Brahim, véritable signe que l’Émir était toujours présent en dépit de l’avancée française.

Bataille de Sidi Brahim, fête des chasseurs

Malgré cela et l’État d’esprit combatif de l’Émir toujours prêt à lutter, l’année 1846 est rude pour les tribus du pays à cause des ravages causés par les français qui saccagent le pays et ruinent ses ressources. Les révoltes se font plus rares, la famine se propage, les tribus se fatiguent et n’en peuvent plus de la guerre.

Le sultan marocain mobilise 50 000 hommes et ordonne une attaque contre Abdelkader. Bien que ce dernier soit affaibli, cela ne l’empêche pas d’attaquer par surprise deux divisions marocaines qui campaient à l’aide des Rifains hostiles au sultan. Mais ces luttes n’auront que peu de conséquences.

Abdelkader ne peut plus compter sur le soutien du Sultan, et la situation se complique lorsque ses généraux commencent à rendre les armes, fatigués et usés par la guerre. Ses plus fidèles khalifes se rendent à la France début 1847, contraints par la situation apparemment sans issue favorable pour la résistance.

Il faudra attendre le 16 octobre 1852 pour que Napoléon III lui-même rende la liberté à l’Émir Abdelkader et honore la promesse qui lui a été faite.

Sauvetage des chrétiens maronites à Damas et fin de vie (1853-1883)

Doté d’une pension de 100 000 francs par an, l’Émir part à Constantinople début 1853 et revient en France en 1855. Napoléon III l’autorise alors à s’installer à Damas en Syrie, où vit une importante colonie algérienne.

En 1860, un événement à Damas le remet sur le devant de la scène : les druzes musulmans[20] s’insurgent face aux chrétiens maronites[21] et en viennent à des conflits violents et meurtriers envers cette minorité. L’Émir en réaction à cela et accompagné de ses confrères maghrébins parcourent la ville et s’interposent entre les émeutiers et leurs victimes. Ils repoussent les premiers et donnent l’asile aux seconds. Il sera décoré pour ses actions de la grande croix de la Légion d’honneur par Napoléon III. Cet évènement est témoin d’un tournant : autrefois considéré comme un ennemi, il est perçu comme un « ami de la France » après avoir sauvé environ 12 000 chrétiens persécutés.

« Ce que nous avons fait de bien avec les chrétiens, nous nous devions de le faire, par fidélité à la foi musulmane et pour respecter les droits de l’humanité. Car toutes les créatures sont la famille de Dieu et les plus aimés de Dieu sont ceux qui sont les plus utiles à sa famille. »[22]

Il consacra le reste de sa vie à la spiritualité, à l’étude et à l’enseignement jusqu’à sa mort le 26 mai 1883 à Damas, il avait alors 74 ans. Il est alors enterré comme selon son désir à Damas proche de son maître spirituel Ibn Arabi, avant que ses cendres soient ramenées en 1966 à Alger et inhumées parmi les martyrs du cimetière d’El-Alia.

Conclusion et héritage

Homme de foi profonde qui porta le titre de chef militaire pour accomplir ce qu’il considérait comme un devoir religieux et qui le poussa à résister jusqu’au bout, l’Émir Abdelkader a su prendre sa place dans l’Histoire à la fois dans les cœurs de ses alliés que dans les esprits de ses adversaires. Il était reconnu à la fois pour ses qualités de militaire et de stratège mais également pour son humanisme et sa grandeur d’âme.

Algérien, il est considéré dans l’histoire du pays comme fondateur de l’État algérien moderne, et constitue donc l’une de ses figures les plus importantes, véritable incarnation de l’Algérie en homme et symbole de résistance face à la colonisation. Il donne son nom à des communes, universités, mosquées, zaouïas et places dans les villes de Mascara et d’Alger, cette dernière possédant même une statue équestre le représentant.

Une gare à Meknès au Maroc porte également son nom, ainsi qu’une place à Paris dans le 5ème arrondissement, décrit comme « héros national algérien ». Il est intéressant de souligner que son petit-fils, l’Émir Khaled, sera considéré comme l’un des premiers fondateurs du nationalisme algérien.

Bien que les premiers écrits sur lui se focalisent surtout sur la période de la résistance coloniale, il serait dommage de ne pas mentionner ses propres enseignements à travers ses écrits spirituels dans la lignée de son maître spirituel soufi Ibn Arabi, dont il enseigne et commente les ouvrages. C’est ainsi bien le spirituel qui fera le guerrier, et j’espère ainsi à travers cet article vous avoir dépeint de façon claire, limpide et juste le comportement et la vie de ce musulman extraordinaire que fût l’Émir Abdelkader.

Note de l’auteur : cet article est fortement inspiré de l’ouvrage de Mehdi Benchabane « L’Émir Abdelkader face à la conquête française de l’Algérie » surtout en ce qui concerne la résistance face à la France mais également de celui de Bruno Etienne « Abdelkader », dont la biographie sert de référence pour le personnage.


[1] Bruno Etienne, Abdelkader, page 129-130

[2] Ecrit أمير en arabe et signifiant littéralement « prince », désigne ici un statut de chef militaire

[3] Paul Azan, L’Emir Abdelkader 1808-1883, page 5

[4] Le soufisme (tassawuf تصوّف en arabe) désigne une discipline ésotérique et mystique de l’Islam

[5] Ecrit بَيْعَة en arabe, serment d’allégeance à un leader où, tant que le leader remplit certaines conditions envers son peuple, ce dernier doit lui être fidèle quoi qu’il arrive

[6] Ch.-R Ageron, Abd el-Kader et la première résistance algérienne, page 19-49

[7] Ecrit مدرسة en arabe, souvent traduite par « école coranique », désigne en général des lieux d’enseignement de l’Islam et d’éducation religieuse générale mais aussi de la lecture et l’écriture.

[8] Ecrit زاوية en arabe, désigne un édifice religieux musulman dans lequel une confrérie soufie se construit. Ce terme désigne par extension cette même confrérie. Y est pratiqué aussi bien des actes religieux en groupe que des débats ainsi que de l’enseignement

[9] Ch.-R Ageron, Abd el-Kader et la première résistance algérienne, page 19-49

[10] Charles-Henry Churchill, La vie d’Abd-el-Kader (1867)

[11] Comparaison reprise d’une lettre de Bugeaud au comte Molé en 1837, cité par François Maspéro, L’Honneur de Saint-Arnaud, 1993, page 92

[12] Ahmed Bouyerdene, Abd el-kader : l’harmonie des contraires, 2008, page 74-75

[13] Inspirés des colonnes infernales du général Turreau pendant la guerre de Vendée (1973-1976) en France, soit des opérations militaires qui avaient pour but d’incendier villages et forêts, exterminer tous les brigands et de saisir les récoltes via une douzaine de « colonnes », des petits groupes mobiles de l’armée.

[14] Bruno Etienne, Abdelkader, 1994, page 188

[15] Escarmouche : petit combat entre des soldats isolés ou des détachements de deux armées

[16] Meriem Mahmoudi, l’Emir face à la soldatesque coloniale 1808-2008, 2009, page 92

[17] Meriem Mahmoudi, L’Emir face à la soldatesque coloniale 1808-2008, 2009, page 103

[18] Léon Roches, Trente-deux à travers l’Islam (1832-1864), page 320

[19] Antoine-Adolphe Dupuch, Abd-el-Kader au château d’Amboise, page 10

[20] Les druzes sont une population du Proche-Orient pratiquant un courant minoritaire et ésotérique de l’Islam, ils sont minoritaires en Syrie

[21] Les maronites sont une population du Proche-Orient pratiquant le catholicisme, ils constituent la plus importante communauté chrétienne du Liban où siège l’Eglise maronite mais ils existent aussi des communautés en Syrie, à Chypre ou en Turquie

[22] Boualem Bessaih, l’Emir Abdelkader de Louis Philippe à Napoléon III, 1997, page 218-220

Par Amin Mehras 

 


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