Retour sur la vie de Muhammed Ali

Cela fera bientôt 5 ans que le regretté Muhammad Ali nous a quitté à l’âge de 74 ans le 3 juin 2016. Décédé d’un choc septique quelques jours avant le début du mois du ramadan, il fut l’une des plus célèbres victimes de la maladie de Parkinson.

Ali est devenu au cours de sa vie à la fois une légende de la boxe anglaise mais aussi et surtout un musulman qui n’avait pas peur de revendiquer ses valeurs. Sa spiritualité constitue sans doute l’une de ses plus grandes et plus louables facettes, bien trop souvent injustement ignorée par les médias. Il est alors temps pour moi de rendre hommage à Ali, à l’homme engagé au fort caractère et aux convictions solides, au boxeur de légende et à l’humble musulman.

« Allah is the Greatest. I’m just the greatest boxer » « Allah est le plus grand. Je suis juste le plus grand boxeur. »

I. Début de carrière d’un boxeur atypique

Le boxeur Muhammad Ali, c’est 56 victoires sur 61 combats officiels dont 37 par KO, 3 fois sacré champion du monde des poids lourds et 31 victoires d’affilés avant sa première défaite contre Joe Frazier. Un palmarès des plus impressionnants pour Ali, afro-américain né le 17 janvier 1942 dans la commune de Louisville dans l’État du Kentucky et qui a commencé la boxe à 12 ans. Voulant retrouver et battre ceux qui avaient volé son cher vélo, il est coaché par Joe Martin, un officier de police, qui lui préconisait d’apprendre à se battre avant de vouloir frapper qui que ce soit.

C’est un début d’histoire atypique pour un Ali déjà extrêmement confiant, persuadé dès lors qu’il deviendra le plus grand (« The Greatest »), un surnom qui lui suivra toute sa vie et même après sa mort et qu’il ne cessera de réaffirmer et vanter à chaque combat. Il commence donc sa carrière amateure à peine adolescent qui s’achèvera en 1960, en remportant la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Rome à seulement 18 ans. C’est le premier grand événement où il se fait remarquer, et cette même année marquera son passage chez les boxeurs professionnels. En boxe anglaise, Ali adoptera un style de combat atypique et non-orthodoxe : alors que le style dit normal préconise une garde haute pour défendre le visage, Ali compte lui plutôt sur son jeu de jambes remarquable pour esquiver les coups avec souplesse et agilité : ceci lui permet ainsi d’adopter une garde basse et de riposter rapidement aux assauts grâce à ses 1m91 de hauteur et à sa longue portée. Cette façon de combattre, d’autant plus surprenante pour un poids-lourd, sera très souvent comparée à de la danse. Il en jouera pour provoquer ses adversaires et se glorifier, ce qui débouchera sur sa célèbre déclaration avant son combat contre Sonny Liston qui restera à jamais dans les mémoires :

« I’m gonna float like a butterfly, and sting like a bee. »

« Je vais voler comme le papillon et piquer comme l’abeille. »

Muhammed Ali contre Joe Frazier le 8 mars 1971

Car en plus de ses capacités sur le ring, Ali possède également un talent d’orateur: il aime se présenter comme un homme de spectacle qui excite et déchaîne les foules. Que ce soit durant les conférences de presses, sur le ring ou même durant les combats de ses futurs adversaires, Muhammad Ali ne rate pas une occasion pour envoyer des piques à ses opposants ou se vanter : c’est un danseur, un chanteur, un poète à la verve piquante et à la répartie vigoureuse ! Ami des promoteurs, assuré, provocateur, fier, éclatant, voire extrêmement beau d’après ses dires, sont des adjectifs qui caractérisent ce personnage qui s’est formé à la fois sur le ring et en dehors.

« Will they ever have another fighter who writes poems, predicts rounds, beats everybody, makes people laugh, makes people cry and is as tall and extra pretty as me? »

« Auront-ils un jour un autre combattant qui écrit des poèmes, prédit les rounds, bat tout le monde, fait rire les gens, les fait pleurer et est aussi grand et aussi beau que moi ? »

Focus on Sport, 1970

II. Conversion à l’Islam et revendications engagés

Mais c’est aussi au-delà de sa carrière sur le ring qu’Ali s’est démarqué de tous les autres athlètes du genre aux yeux du public américain et mondial. Fervent défenseur et ambassadeur de la cause noire contre les discriminations raciales si présentes aux États-Unis à cette époque, il se convertit publiquement à l’Islam en 1964 en rejoignant la « Nation of Islam ». Il s’agit d’un groupe controversé politique et religieux afro-américain dont un membre célèbre est Malcolm X. Il en profite pour changer son « nom d’esclave » Cassius Clay en Muhammad Ali. Il quittera ce même groupe 10 ans plus tard pour embrasser un Islam sunnite, qui prêche une harmonie paisible des croyants entre toutes les ethnicités contrairement à la vision très éloignée de la « Nation of Islam » (qui s’adresse uniquement aux Afro-Américains et est un mouvement politique nationaliste noir). Ali restera ainsi un musulman dévoué jusqu’à la fin de ses jours.

Tournant majeur de sa vie, ce changement ne fut pourtant pas accepté de tous, particulièrement des journalistes. Cet épisode polémique majeur sera suivi par un autre seulement quelques années plus tard : en 1966, alors que les Etats-Unis sont en pleine guerre du Vietnam (1955-75) et que Muhammad Ali est à un relatif pinacle de sa carrière, celui-ci déclare publiquement refuser de servir dans l’armée américaine en tant que soldat appelé, et s’oppose à la conscription. Il déclare ne pas vouloir participer à la guerre et être contre celle-ci, principalement à cause de ses valeurs religieuses et de sa volonté de pointer du doigt l’oppression systémique et raciste de son pays envers son propre peuple et ceux des autres.

« War is against the teachings of the Holy Koran. I’m not trying to dodge the draft. We are not supposed to take part in no wars unless declared by Allah or The Messenger. We don’t take part in Christian wars or wars of any unbelievers. » « I ain’t got no quarrel with those Vietcong, and no Vietcong ever called me nigger. »

« La guerre est contraire aux enseignements du saint Coran. Je n’essaie pas de fuir la conscription. Nous nous sommes pas supposés prendre parti dans aucune guerre sauf déclarée par Allah ou le messager. Nous ne prenons pas part à des guerres chrétiennes ou des guerres d’aucun non-croyants. »

« Je n’ai aucun différents avec ces vietcongs, et aucun vietcong ne m’a jamais traité de nègre. »

Muhammad Ali est ainsi resté droit dans ses convictions et était prêt à tout sacrifier pour les respecter, et c’est ce qui lui vaudra une condamnation de 5 ans de prison, une amende de 10 000$ et une interdiction absolue de boxer. Il paiera sa caution grâce à sa fortune accumulée de ses combats et passera les 3 prochaines années à perpétuer son activisme en restant dans la scène publique. C’est en effet une période remplie d’épreuves et de difficultés que traversera Ali, qui dut renoncer à la gloire et se résoudre à joindre les deux bouts avec difficultés après qu’on lui ait retiré son moyen de subsistance. Mais c’est toujours armé de courage qu’il continuera à garder la tête haute et à faire des speech qui lui permirent de devenir encore plus grand qu’avant malgré son titre de champion perdu : il sût haranguer les foules, inspirer les autres athlètes à eux aussi élever leurs voix pour défendre les causes qu’ils pensent justes. C’est d’ailleurs sûrement grâce aux actions de Muhammad Ali à cette époque que les 2 athlètes noirs Tommie Smith et John Carlos levèrent leurs poings durant la fameuse cérémonie des Jeux Olympiques de 1968 qui restera gravé à jamais dans l’Histoire moderne.

Conférence de M. Mohammad Ali Amir-Moezzi

« I didn’t want to submit to the army and then, on the Day of Judgment, have God say to me, ‘Why did you do that?’ This life is a trial, and you realize that what you do is going to be written down for Judgment Day. »

« Je ne voulais pas me soumettre à l’armée et puis, le jour du jugement dernier, entendre Dieu me dire « Pourquoi as-tu fait ça ? ». Cette vie est une épreuve, et tu réalises que ce que tu fais va être écrit pour le jour du jugement. »

« My principles are more important than the money or my title. »

« Mes principes sont plus importants que l’argent ou mon titre »

III. Remontée au pinacle, fin de carrière et de vie

Ali reprend finalement les gants en 1970 des suites d’une décision de justice fortuite. C’est durant cette dernière partie de sa carrière qu’il reviendra sur scène au centre du monde pour « The Fight of the Century » en 1971 contre Joe Frazier, revanche de sa toute première défaite, et « The Rumble in the Jungle » contre George Foreman à Kinshasa au Zaïre en 1974.

C’est d’ailleurs durant ce dernier combat, souvent appelé « le plus grand évènement sportif du XXème siècle », que Muhammad Ali fera la démonstration de sa célèbre tactique appelée le « Rope-a-Dope » consistant à laisser l’adversaire se fatiguer lui-même en lui lançant des coups moins puissants et en utilisant les cordes pour ensuite prendre l’avantage au combat, tactique qui fera son effet et lui permettra de décrocher la victoire face au champion du monde invaincu.

Il serait dommage de ne pas évoquer également la symbolique de l’endroit choisi pour le combat : le Zaïre qui deviendra la démocratique république du Congo, où Ali fût accueilli avec l’amour et le respect qu’il n’avait que trop rarement trouvé dans son pays d’origine. Erigé comme représentant des luttes et des difficultés du peuple, un chant du public à sa gloire résonnera tout au long du fameux combat : « Ali bomayé ! » (« Ali tue-le ! »). C’est ainsi qu’Ali reconquiert son titre de champion du monde, injustement retiré, et solidifie par la même occasion sa position d’activiste.

Ali se retire tardivement du monde de la boxe anglaise en 1981, avant d’être diagnostiqué comme étant atteint de la maladie de Parkinson en 1984. Il combattit cette dernière toute sa vie et affirma à son propos que Dieu lui a infligée pour lui rappeler de ce qui est vraiment important ici bas et qu’il a vu là une opportunité de voir la vie sous un autre angle. À partir de 1998 il commence à travailler avec l’acteur Michael J. Fox (célèbre pour son rôle de Marty McFly dans la trilogie Retour vers le Futur) pour promouvoir la recherche et la prise de conscience autour de la maladie de Parkinson pour espérer un jour pouvoir trouver un remède.

« God gave me Parkinson’s syndrome to show me I’m not ‘The Greatest’ – he is. God gave me this illness to remind me that I’m not Number One; He is. »

« Dieu m’a donné Parkinson pour me montrer que je ne suis pas « Le plus grand », c’est lui. Dieu m’a donné cette maladie pour me rappeler que je ne suis pas le Numéro Un, c’est lui. »

On Capitol Hill, boxing legend Muhammad Ali, left, and actor Michael J. Fox, right, joke around before the start of a Senate subcommittee on Labor, Health, Human Services and Education hearing on Parkinson’s Disease, Wednesday, May 22, 2002, in Washington. The celebrities, who have Parkinson’s, asked the panel for more funds for Parkinson’s research. (AP Photo/Kenneth Lambert)

En dépit de son handicap, Muhammad Ali continuera sa vie en tant qu’activiste et grand philanthrope : il passera énormément de temps à voyager dans le monde pour poursuivre des œuvres caritatives dans le but d’apaiser la faim et la pauvreté, de supporter l’éducation et d’appeler les gens au respect et à l’harmonie. D’après le site officiel du centre Muhammad Ali ouvert en 2005 dans sa ville natale, il aurait nourri les pauvres à travers le monde à hauteur de 22 millions de repas. Sans compter ses combats qui ont fait rayonner des villes de pays en développement comme Kinshasa ou Kuala Lumpur, il ira en effet lui-même distribuer des repas de sa propre main dans plusieurs de ces mêmes pays en développement comme la Côte d’Ivoire, l’Indonésie, le Mexique et le Maroc.

« I’ve always wanted to be more than just a boxer. More than just the three-time heavyweight champion. I wanted to use my fame, and this face that everyone knows so well, to help uplift and inspire people around the world. »

« J’ai toujours voulu être plus qu’un boxeur. Plus que le champion des poids lourds à 3 reprises. Je voulais utiliser ma célébrité, et ce visage que tout le monde connaît tellement bien, pour aider et inspirer les gens autour du globe. »

En 1996, il aura l’honneur d’allumer la flamme olympique durant les Jeux Olympiques d’été à Atlanta en Georgie. En 2001, un film biographique intitulé Ali sort dans les salles obscures avec Will Smith dans le rôle du boxeur. Le 20 septembre de cette même année, Ali se rendra sur le site du World Trade Center des suites de l’attentat du 11 septembre où il condamnera les actes terroristes qui ternissent l’image de l’Islam et entraînent la haine et la violence. En 2002, il obtiendra une étoile au Walk of Fame, célèbre trottoir d’Hollywood, seule étoile qui sera posée sur un mur de sa propre volonté pour « éviter que les gens piétinent le nom du Prophète ». En 2012, il porte le drapeau olympique pour la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Londres.

« What’s really hurting me – the name Islam is involved, and Muslim is involved and causing trouble and starting hate and violence. Islam is not a killer religion, Islam means peace. I couldn’t just sit home and watch people label Muslims as the reason for this problem. » »Service to others is the rent you pay for your room here on earth. »

« Ce qui me blesse vraiment – le nom « Islam » y est associé, et « musulman » y est associé et cause des problèmes et engendre de la haine et de la violence. L’Islam n’est pas une religion de meurtre, l’Islam veut la paix. Je ne pouvais pas juste rester assis chez moi et regarder des gens étiqueter les musulmans comme responsables de ce problème. »

« Le service aux autres est le loyer que tu paies pour ta place ici sur terre. »

Mohamed Ali en 1996 à Atlanta.

IV. Héritage et conclusion

Ali décédera finalement le 3 juin 2016. Ses funérailles et sa prière mortuaire (salat al-janazah en arabe) se déroulèrent à Louisville, ville natale du champion, et furent assistées par environ 16 000 personnes, dont plusieurs personnalités connues comme Will Smith, Mike Tyson, Lennox Lewis et bien d’autres encore. Les hommages se multiplient les jours qui suivent sa mort. L’aura de Muhammad Ali était et est encore aujourd’hui toujours bien présente dans les esprits de tous ceux qu’il aura inspiré à eux aussi prendre la parole pour défendre leurs convictions. Un de ses combats inspirera le scénario du film Rocky, sa philanthropie et sa passion de la boxe seront transmises à sa fille Laila Ali. Il deviendra un modèle pour le combattant de MMA russe et musulman Khabib Nurmagomedov entre autres : en somme, son héritage continue de perdurer et d’inspirer à travers le monde.

Sans aucun doute, Ali a dédié sa vie à promouvoir l’Islam depuis sa conversion et c’est ce qui transparaît tant dans ses œuvres que dans ses paroles, en plus de lutter contre les inégalités sociales. Il est devenu un exemple à l’échelle des Etats-Unis, mais aussi à celle du monde entier, d’un homme qui s’est toujours battu pour défendre ses valeurs contre l’oppression et qui appelait au bien et à la paix. Il reste aujourd’hui une figure marquante autant pour le monde sportif que pour la communauté musulmane, une célébrité, une inspiration qui aura laissé derrière lui un message de paix, d’inspiration et de foi.

Muhammad Ali est bel et bien digne de louanges et le plus grand boxeur de l’Histoire.

« I believe in the religion of Islam. I believe in Allah and peace. »

« Je crois en l’Islam. Je crois en Allah et à la paix. »

Amin Mehras 


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