Liberté !

“Cette terre bénie est la nôtre, elle n’est ni à vendre, ni à acheter, ni à hypothéquer, ses héritiers sont là et l’Etoile nord-africaine y veillera”

– Messali Hadj 

Chère Algérie, 

Pendant 130 ans, ils t’ont fait prisonnière. Tu t’es battue avec l’Emir AbdelKader, et de sa sagesse tu as été l’héritière. Savaient-ils que tu étais si fière ? Que tu ne te laisserais pas faire, que ton peuple combattrait pour ta terre ? Non, Algérie, tu ne sais pas te taire ! Et l’humiliation et l’injustice ont été les prémices de ta colère. Alors dans la nuit du premier novembre 1954, des bombes explosèrent. Et ce fut alors le début de la guerre. Djamila et Zohra, dans ce Milk Bar déclenchèrent, les bombes de la colère.

Les graines de la colère : en 1830, au moment du début de la colonisation, on comptabilise alors 3 000 000 d’Algériens autochtones. En l’espace de 40 ans, environ 800 000 sont morts. Les Algériens, surnommés “indigènes”, n’ont pas les mêmes droits, et leur situation est complètement inégale. La plupart des enfants ne sont pas scolarisés (seuls 15% des enfants vont à l’école). Aussi, le niveau de représentation politique des Algériens est quasi-nul alors qu’ils sont 8 fois plus nombreux que les Français. Ils paient plus d’impôts et beaucoup vivent dans la pauvreté. Les massacres de Sétif et de Guelma ont contribué à ce déclenchement révolutionnaire, pour la justice.

Un couple algerien et un couple francais (pied noir) se croisent dans une rue d’Alger, annees 1920 ©Delius/Leemage

  • FOCUS : Le début de la guerre → La Toussaint Rouge et le Milk Bar 
  • Réflexion : la violence, pour combattre la violence ? 

Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954,  soixante-dix attentats simultanés ont lieu, provoqués par le FLN. On parle de la “Toussaint Rouge” car ces événements ont eu lieu dans la nuit précédant la Toussaint. Cet enchaînement d’événements marque ainsi le début de la guerre d’Algérie. 

Un autre événement marquant a eu lieu le dimanche 30 septembre 1956 avec l’attentat du Milk Bar, à Alger. Deux activistes algériennes du FLN, Zohra Drif et Djamila B. posèrent deux bombes, dans un café fréquenté par des familles. Cet attentat a provoqué la mort de 3 victimes françaises, et de deux enfants qui ont dû être amputés notamment – Danielle Michelle Chich. Cette dernière a également perdu sa grand-mère dans cette explosion.  

Elle s’est d’ailleurs longuement confiée dans un ouvrage autobiographique “Lettre à Zohra Drif”. Dans ce livre, elle parle à celle qui a posé la bombe, et qui indirectement lui a fait perdre son bras. Elle veut lui transmettre un message, lui expliquer les conséquences que son geste a eu sur elle, et sur le reste de sa vie, alors qu’elle était encore enfant. Émerge ainsi une réflexion autour de la manière de régler la violence, la haine ? Doit-on atteindre le même niveau de violence que l’ennemi ? 

“Vous avez posé la bombe sous notre table au Milk Bar, des témoins l’ont raconté. Mais vous nous avez vues, vous saviez que nous étions innocentes. Comment, lorsque l’on croise le regard de ses victimes, peut-on encore agir ?” 

Malgré tout, elle se met à sa place et sans haine, essaie de comprendre la motivation derrière son geste. 

“Et moi, qu’aurais-je fait à l’époque si je m’étais trouvée à votre place ? Si comme vous, j’avais été une jeune étudiante dans une population colonisée ? (…) Je sais dans quel contexte vous agissiez, je comprends désormais la situation d’ensemble, le combat pour la libération d’un pays. Je sais que pour vous engager à passer de la révolte verbale à l’action, vos chefs vous ont montré les photos de l’attentat de la rue de Thèbes commis par des français extrémistes de la casbah d’Alger, et que vous avez ainsi vu des dizaines de corps déchiquetés par l’explosion. Et je sais que qu’il faut voir dans la bombe du Milk Bar une réponse à cette violence par une autre violence” 

Frantz Fanon, un médecin français d’origine antillaise, a ainsi longuement pensé à cette réflexion. Dans son ouvrage, “Les damnés de la terre”, il y expose son point de vue : la seule manière de combattre la violence qu’est la colonisation, c’est la violence. Il a ainsi apporté tout son soutien à la cause des Algériens. Il est ainsi ici intéressant de noter qu’en Algérie, plusieurs rues sont appelées en son nom. 

***

L’Algérie bouillonne, l’Algérie éclate, l’Algérie s’exprime :

Oui, la colonisation est un crime ! Tu m’appelles “indigène”, car ma religion, ma langue, ma culture te gênent ! Tu ne veux pas que nous soyons égales, tu me fais trembler, tu me fais mal ! Tu as pris ma terre, arraché des coeurs, déraciné des histoires. Tu m’as fait étrangère, dans ma propre terre ! De quel droit as-tu envahi mon territoire ? Alors, que notre combat démarre, et de toi je me sépare !

Quoi ? Algérie, tu te rebelles ? Alors, notre vengeance sera cruelle ! A la recherche de ceux qui en sont les commanditaires, ils frappent dans le ciel et sur terre. Pour toi, pas de répit. Française, tu le seras, Algérie ! C’est un amour à sens unique et toxique, qui s’exprime à coup d’armes chimiques. Ils ont brûlé ta forêt, ta maison. Ils t’ont jeté dans la Seine, poussés par des mains remplis de haine.  Ils t’ont même guillotiné, torturé. Parce que tu voulais ta liberté ! Ils ont tué nos paysans, et ta terre sacrée est devenue rouge de sang. Résonnent les cris de torture, et tes blessures, la mort et la shahada dans un murmure.  Général Papon et OAS, le sang sur vos mains et la haine sans cesse

  • FOCUS : La violence de la guerre : torture et armes chimiques 
  • Réflexion : le 17 octobre 1961 – l’illustration de la violence 

La guerre de décolonisation s’est caractérisée par une très grande violence. La guillotine a été utilisée 200 fois pour tuer des algériens.  L’utilisation d’armes chimiques, pourtant interdites, ont principalement été utilisées en Kabylie et dans les Aurès,  gaz CN2D, contenant pour « neutraliser » les grottes en empêchant les gens de respirer, et du napalm sur les forêts et villages. 

Cette violence intense s’illustre avec la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. Des Algériens en métropole, qui manifestaient pacifiquement pour l’Algérie, ont été jetés dans la Seine, les pieds et les mains attachés. D’autres ont été délibérément tués par balle. La police a arrêté environ 12 000 Algériens, qui se sont ainsi poursuivis par des interrogatoires et de la torture. Selon des historiens britanniques, la répression de cette manifestation fut la plus sanglante de l’Europe contemporaine. 

Fatima Bedar est la plus jeune victime connue de ce massacre. Née en petite Kabylie, cette élève  à Saint-Denis avait 15 ans lorsqu’elle fut noyée par la police. Prétendant aller au collège, elle alla à la manifestation et n’en reviendra jamais. 

On se bat avec notre armée, grâce à toi, le FLN est né. Ces hommes qui vont briser tes chaînes, te faire redevenir reine. Ils se battent dans la casbah, dans les montagnes du Djudura, de la Kabylie à Mosta. Ils ont faim et froid, mais ils ont l’envie et la foi. Pour toi, ils donneraient leur corps, pour toi, ils se sont donnés la mort. Pour toi, ils sont forts, et à l’ennemi, il prouvera qu’il a eu tort !

  • FOCUS : La Résistance

Le FLN, Front de Libération Nationale, est composé principalement de 6 membres : Krim Belkacem, Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’Hidi, Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat, Didouche Mourad. 

(AKG-images)

La première apparition officielle du FLN a ainsi eu lieu le 1 novembre 1954, lors de leurs attaques coordonnées de la Toussaint Rouge. Ce jour-là, ils ont lancé leur première Déclaration au peuple algérien, reconnu comme étant leur manifeste :

« Pour parvenir à ces fins, le Front de libération nationale aura deux tâches essentielles à mener de front et simultanément : une action intérieure tant sur le plan politique que sur le plan de l’action propre, et une action extérieure en vue de faire du problème algérien une réalité pour le monde entier avec l’appui de tous nos alliés naturels.:

C’est là une tâche écrasante qui nécessite la mobilisation de toutes les énergies et toutes les ressources nationales. Il est vrai, la lutte sera longue mais l’issue est certaine. » 

  • Soutien international :

Kennedy : Lors d’un célèbre discours prononcé le 2 juillet 1957 au Sénat américain, l’ex président américain, encore député à l’époque de sa prise de parole, défend le combat de l’Algérie pour son indépendance.

«Si aucun progrès substantiel n’a été noté lors de la prochaine session de l’Assemblée générale des Nations unies, les Etats-Unis soutiendront un effort international pour obtenir pour l’Algérie la base de la réalisation de l’indépendance»Il voulut que les Etats-Unis s’engagent en faveur de l’indépendance de l’Algérie et déposa, dans ce sens, un projet de résolution devant le Sénat américain.

Cet attachement de Kennedy à l’indépendance de l’Algérie est bien réelle. Lors du 54ème anniversaire d’indépendance, Caroline Kennedy – sa fille – a partagé un message émouvant et une vidéo félicitant à nouveau l’Algérie pour la victoire de sa lutte et de la défense de son père quant à leur indépendance :

« Aussi bien au Sénat qu’à la Maison-Blanche, il a pris fait et cause pour l’indépendance du peuple algérien et voyait dans son élan les mêmes aspirations à la dignité et à la liberté qui ont motivé les pères fondateurs de l’Amérique en 1776 (…) J’espère que cette fête sera l’occasion de rappeler avec fierté cet exploit réalisé par votre pays »

Fidel Castro : Le révolutionnaire cubain a toujours défendu l’Algérie. Cuba avait d’ailleurs envoyé des armes au FLN pour l’aider dans son combat. Après la fin de la guerre, les liens seront toujours maintenus, au point où lors du décès de Fidel Castro, un deuil national sera décrété en Algérie. On se souvient également de la célèbre photo de Fidel avec un maillot de l’Algérie.

Gauche : Alger, 8 mai 1972, Fidel Castro s’entretient avec le chef d’Etat algérien Houari Boumédiène (deuxième à partir de la droite), lors d’une visite officielle en Algérie. (Photo AFP) Droite : Fidel Castro avec un maillot de l’Algérie

Che Guevara : Dans la continuité de Fidel Castro, le Che a entretenu des liens avec l’Algérie post-coloniale, en participant notamment à la première célébration d’indépendance du pays.

Gauche : Che Guevara, droite : El Che avec le président algérien Ben Bella en 1963

« Peu de scènes sont aussi symboliques qu’Alger, l’une des capitales de la liberté les plus héroïques, pour une telle déclaration. Que l’admirable peuple algérien, trempé comme peu de peuples l’ont été dans les souffrances de l’indépendance, sous la direction de son parti, nous inspire dans cette lutte sans quartiers contre l’impérialisme yankee » Che Guevara

Anecdote : Une française à l’origine de la création du drapeau de l’Algérie ! En effet, Emilie Busquant a été la fondatrice de ce drapeau. Celle-ci était la femme de Messali Hadj, figure emblématique du mouvement indépendantiste algérien. Ils se sont rencontrés à Paris, Messali Hadj étant parti étudier à l’école française. Cette femme, surnommée « la mère du peuple algérien », a cousu en 1937 une première version de ce drapeau. La signification de celui-ci est profonde : on retrouve le vert, la couleur de l’islam et celle préférée du Prophète ﷺ, avec du blanc, symbole de pureté. Le croissant ainsi que l’étoile, font référence à l’héritage de l’histoire musulmane, symbole de l’empire ottoman.

VICTOIRE : 5 juillet 1962

Avec les signatures des accords d’Evian le 5 juillet 1962, l’Algérie est enfin indépendante. Cela met fin à 7 années de guerre et d’intenses violences. Le conflit aura provoqué la mort de 500 000 morts, dont probablement 400 000 Algériens civils et combattants, 4 000 Français civils, 30 000 soldats français, et entre 15 000 et 30 000 harkis.

5 juillet 1962. Algérie ! Tu es indépendante ! Tu cries de joie,  et tu chantes ! Vêtue d’un drapeau blanc et vert, avec un croissant de lune qui t’éclaire. Tu t’es parfumée au jasmin, tu nous prends la main, tu te pares de robes traditionnelles, Algérie, que tu es belle ! Tu cries en arabe, tu remercies Dieu : Liberté ! Les chaînes se sont cassées, et délivrée de l’oppresseur, tu goûtes enfin au bonheur. Tu cries fort, tu retrouves tes couleurs et ton territoire, tu vibres d’espoir, Algérie, tu t’emballes ! Algérie, tu n’as plus mal ! Libre, tu peux mettre ton voile, libre tu brilles comme une étoile ! 

Source image : Des manifestations à Alger lors de la venue du général de Gaulle en décembre 1960. © Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images

Mais tu pleures tes morts, tes martyrs qui pour toi ont dû tant souffrir, tous ceux qui ont vu le pire. Tu voudrais aller les réveiller, leur dire que leur combat a payé ! On t’a blessé, on t’a volé, on t’a étranglé, on t’a assassiné et on t’a fracassé. Tu penses à ces cœurs qu’on t’a arraché, et ces histoires qu’on a déraciné. 

L’Algérie respire, l’Algérie est libre, l’Algérie va vivre !  Et l’Algérie doit se reconstruire. 

Aujourd’hui, je pense à mes ancêtres, à ceux qui ont combattu pour que tu puisses être. 

Algérie, je n’ai jamais vécu chez toi, mais je viens de là-bas. Mes parents t’ont quitté il y a 30 ans de ça, le cœur lourd et triste à la fois. Les adieux qui déchirent, les larmes qu’on verse pour ceux qu’on n’a pas vu mourir.

Algérie, je ne parle pas très bien ta langue, je suis timide et je me cache, mais dans mon cœur tu as toute ta place. Je pense aux combats, aux martyrs et toute leur souffrance, et je me dis qu’aujourd’hui, oui, nous sommes en France… 

Martyrs, pardonne-nous, pardonne ceux qui ont dû partir.

Martyrs, vous serez à jamais dans nos souvenirs, 

Martys, dans votre tombe, vous pouvez sourire.


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